Qui vit, qui meurt ?
Où réside le vrai pouvoir.
« Trois hommes importants sont dans une pièce : un roi, un prêtre et un riche plein d'or. Devant eux se trouve un mercenaire, un roturier issu du peuple, et sans grande intelligence. Chaque notable lui demande de tuer les deux autres. "Fais-le, car je suis ton maître légitime", lui dit le roi. "Fais-le, car je te l'ordonne au nom des dieux", lui dit le prêtre. "Fais-le, et tout cet or est à toi", lui dit le riche. Qui vit, et qui meurt ? » C’est Lord Varys qui raconte cette énigme à Tyrion dans la série de romans le Trône de fer de George R. R. Martin.
C’est une énigme intéressante et sans doute intemporelle puisqu’elle revêt encore une certaine actualité. Le mercenaire se trouve dans une drôle de position. Lui, représentant du bas peuple, se trouve devant trois figures d’autorité qui lui donnent des consignes contradictoires.
En premier le roi, qui comptant sur le pouvoir dont il est dépositaire ordonne la mort des deux autres. Il revendique le monopole de la violence légitime que Weber reconnaît aux Etats modernes. Le mercenaire n’est qu’un sujet, et à ce titre, il doit obéissance et loyauté à son roi. Le mercenaire devrait donc tuer le prêtre et le riche.
Vient ensuite, le prêtre. Détenteur du pouvoir spirituel ou divin. Il peut “pardonner” ou “retenir” les fautes. Il peut bénir ou maudire. Le mercenaire est peut-être en quête de repentir ou d’une garantie pour l’outre-monde. Il devrait donc se soumettre au porte-parole des dieux et tuer le roi et le riche.
Cependant, le mercenaire vit de son épée. Le riche peut, dans sa grande générosité, faire tomber quelques pièces d’or de sa bourse pleine vers celle du mercenaire si, dans une relation contractuelle visant la mort des deux autres, celui-ci honore sa part du marché. Le mercenaire doit donc tuer le roi et le prêtre.
Qui vit et qui meurt ?
Cette énigme met en conflit les différentes forces qui s’exercent dans la cité. Le pouvoir politique, le pouvoir spirituel et le pouvoir de l’argent, du capital. Trois pouvoirs qui rivalisent d’ingéniosité pour asseoir leur domination sur le citoyen ou le conduire à agir d’une certaine manière.
Qui vit et qui meurt ?
Si le mercenaire est sensible à la royauté et au pouvoir, il épargnera le roi. S’il redoute davantage le châtiment des dieux et la damnation éternelle, il épargnera le prêtre. Mais s’il est avant tout soucieux de sa survie matérielle, il épargnera le riche. Cependant, si rien de tout cela ne l’intéresse…
Qui vit et qui meurt ?
Dans la série télévisée Game of Thrones, Tyrion répond à Varys que tout dépend du mercenaire. Varys ajoute que le mercenaire ne désire ni couronne, ni or, ni faveur divine. Sûr de lui, Tyrion en conclut que celui qui détient l'épée possède donc “le pouvoir de vie et de mort”, le plus grand des pouvoirs.
Dans le roman, Varys raconte l’énigme à Tyrion et à Shae, sa maîtresse, puis s’en va. Shae pense que le riche survivra, mais Tyrion lui répond que tout dépend du mercenaire.
Qui vit et qui meurt ?
Il est possible d’établir un parallèle avec l’actualité politique internationale. Aux États-Unis, l’élite technologique a réussi à s’acheter une place au sommet de l’État. Longtemps sous la coupe du pouvoir politique, qui lui laissait une certaine marge de manœuvre afin de profiter des rentes issues de l’exploitation des données, elle s’est offert un siège à la Maison-Blanche.
Elle a su parier sur le bon cheval et à présent, les Etats-Unis et le reste du monde vont devoir vivre avec les conséquences (cf. DOGE, USAID…). On peut donc considérer que le mercenaire américain a choisi d’épargner le riche, ici l’élite technologique qui a promis de réduire les dépenses de l’Etat, d’améliorer le quotidien des américains et de redonner aux Etats-Unis leur gloire passée.
Le mercenaire américain a préféré tuer le prêtre démocrate, qui prêchait l’évangile de la diversité, de l’équité et de l’inclusion. Il a choisi de tuer le porte-parole d’un monde moral où son camp représente le bien et l’autre le mal, l’enfer.
Peut-être que si le mercenaire américain avait pris le temps de réfléchir et d’écouter Varys, il aurait compris que “le pouvoir réside là où les hommes s’imaginent qu’il doit résider”. Il aurait compris que ce n’est pas tant l’or ou la cohésion qu’on lui promet qui compte, mais ce qu’on lui prend en échange. Il aurait surtout compris qu’Etat, Argent et Religion n’ont de pouvoir que dans l’illusion collective qu’on s’est forgée. Et qu’il est libre d’y participer ou non selon les règles qui lui conviennent.
Cela vaut aussi pour les mercenaires africains, chinois ou européens.
Qui vit et qui meurt ?
Le vrai pouvoir réside peut-être chez celui qui formule la question. Pourquoi décider ? Pourquoi le mercenaire ne peut-il pas simplement rentrer chez lui ? Pourquoi doit-il choisir pour être libre de quitter la pièce ?
